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  • Oriol Nogues, Timothée TALARD
  • TIMOTHÉE TALARD & project Room Oriol NOGUES
  • TIMOTHÉE TALARD

    Nothing fixes a thing so intensely in the memory as the wish to forget it.

    Project room : Oriol NOGUES

    Le Conteur

    Du 10 décembre 2011 au 14 Janvier 2012

    Vernissage : Vendredi 9 décembre

    Plus fort que tout

    par Lise Guéhenneux

    Le feu, les impacts, l’insurrection a toujours pour emblème des scènes que l’on retrouve à l’envi au fil du temps dans les médias. Aujourd’hui c’est sur Internet que s’affichent ces images qui nous viennent de toute la planète. Les insurrections passent avec leurs lots d’affrontements qui, de traces en traces, marquent les paysages urbains. L’insurrection c’est la ville, là où vit la foule destructrice. L’amalgame prend ou se délite et les commentaires n’en finissent pas de désigner à la vindicte ces actions libératoires. L’énergie de la foule fait peur et l’on en stigmatise les acteurs tels des troupeaux d’animaux sauvages. La foule est féminine et sentimentale disait l’un de nos derniers bourreaux du XX° siècle. Histoire de genre, qu’en sait-on ? La fascination est un jeu de dupe que Timothée Talard ne cesse de mettre en scène dans ses œuvres. L’image, tel un leurre, extrait d’un faux-semblant de réalisme cette part sombre que dégagent les formes des nuées. Si l’image est le point de départ, elle passe par différents filtres que met en place l’artiste. Et c’est aussi la voiture, objet de consommation par excellence de notre capitalisme néolibéral sans frontière qui est au centre de ce feu de joie. Talard le reprend pour mieux le customiser. Un néon, élément imperturbable qui éclaire la cité de ses feux nocturnes, signal, paroles muettes des murs et façades. Ici, un déplacement, une phrase de Montaigne décale le propos d’un slogan ou mot d’ordre qui aurait pu dicter cette sentence : « Nothing fixes a thing so intensely in the memory as the wish to forget it » (rien n’imprime si vivement quelque chose à notre souvenance que le désir de l’oublier). Pour l’artiste cela tient à « La violence que l’on engendre ou a contrario que l’on subit du haut de ses fenêtres. Mais c’est aussi une phrase qui pourrait être vu au moment précédent ces mouvements émeutiers… un moment où l’on ressent tellement d’injustice et de déni que l’on ne peut plus fermer les yeux, l’oublier. Une pensée qui revient en boucle impossible à sortir de ses pensées (… et où tout doit exploser dans un fracas de violence et de destruction). C’est bien sûr une phrase, que le plus dur de nos vies sera toujours, en mémoire, peu importent nos désirs d’en faire abstraction. » La phrase vole et survole, au-delà de son époque, paroles de philosophes, pour venir obscurcir cet élément lumineux, qui en même temps que nous le voyons, met en état d’alerte nos sens, au seuil d’une lecture multiple qui induit en échos, aussi bien les rumeurs du temps que ceux de l’espace. L’actualité devient obsolète en même temps qu’elle survient et recouvre de ses différentes strates une parole issue d’une boucle toujours recommencée. C’est dans cette invention que se reconnaît Talard. C’est cette énergie jubilatoire qui l’amène à créer des formes entre images, matières et présence. Un sorte de monument à la mémoire qui contient sa propre mort.  « Nothing fixes a thing so intensely in the memory as the wish to forget it ». Et les images prennent encore un autre statut alors, celui de séquences montées dans les interstices des flux d’une machine impassible et inépuisable. C’est dans ce décalage que se situe le travail de Timothée Talard. Reprenant les clichés, il en prend la part la plus évidente pour la diffracter en plusieurs éléments qui agissent tels des marqueurs. Que l’on cherche le fil conducteur et l’on ne sait pas où situer cette ambivalence, entre jubilation de l’instant et réflexion via une multitude de fragments qui agissent tels ceux d’un miroir brisé. L’illusion est renvoyée à sa source. Cette pratique se rattache-t-elle à l’héritage pop ? L’héritage en ligne directe nous conduit aux années 1960 par le choix des dispositifs, les formes convoquées et les histoires évoquées, comme surexposées ou floues, entre flashs mouvants et énergies en sommeil. Si aujourd’hui l’insurrection est dévalorisée, jugée obsolète, apolitique ou terroriste, Talard lui redonne voix en la remettant à l’honneur.

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    Stronger than anything

    by Lise Guéhenneux

    Images of fire, collisions, impacts, have always been used over the time by the media to illustrate scenes of insurrections. Today, these images from all over the world are coming to us via the web. The clashes and confrontations of different insurrections are leaving their stamp on urban landscape. The insurrection is the city, the place where the destructive crowd lives. The amalgam works or not and commentaries have often the same purpose, drawing parallels in order to underestimate these liberating actions. The energy coming from the crowd frightens and the insurgents are very often stigmatised and perceived as packs of wild animals. The crowd is feminine and sentimental, said one of our last 20th century tyrant. A matter of gender identity, what do we know? Fascination is a fool’s game, a recurrent theme to Timothée Talard’s work. Like an illusion, the image extracts from a pretended realism the sombre parts that seem to emanate from the swarms of people engaged in demonstrations. If the image is the start of the artist’s work, it then goes through a process of different filters. And it’s also the car, object of consumerism by excellence of our contemporary global neoliberal capitalism that is at the centre of this bonfire. Timothée Talard re-appropriates it to himself in order to customise and redefine it. A neon light, the silent words of walls and façades, an unflinching object that lightens and signalises the city at night. Here, a twist, a quotation of Montaigne modifies the intention, the meaning of a message or instructions that could have dictated the following sentence: “Nothing fixes a thing so intensely in the memory as the wish to forget it”. The artist sees in it the violence that we generate or that we are subjected to by contrast. It’s also a sentence that could translate different feelings at times preceding riots … at a time when we feel so much injustice, and denial that we can’t ignore and forget it, a thought that keeps coming back to hunt us… until there is no turning point and everything has to explode in a crash of violence and destruction. Of course, it’s a sentence; the things that are the most traumatic to us will always remain with us even if we try to forget it. The sentence skims and surfs through times, beyond its era, philosophers’ words, in order to obscure this luminous object that puts our senses in a state of emergency as soon as we look at it and absorb multiple readings that echoes the rumbling of discontents as well as the ones from space. Current events become obsolete as soon as they take place and their different strata cover a story that keep repeating itself. It is in this creation that we recognise Timothée Talard’s work. It’s this exhilarating energy that brings him to create forms out off images, material and presence, a kind of monument to the memory that represents its own death. “Nothing fixes a thing so intensely in the memory as the wish to forget it”. Then images take another status/meaning/symbol, the status of sequences mounted in the interstices of an imperturbable and inexhaustible machinery that keeps going. It’s in this displacement that Timothée Talard’s work lays. Reusing clichés, he selects its most obvious parts in order to diffract them in different elements that act as stamps. We won’t know where to situate this ambivalence if we search for a connecting thread, in between excitement of the present time and reflectiveness through a multitude of fragments that act like the ones of a broken mirror. Illusion is returned to its origin. Does this practice come from the influence of a pop inheritance? The direct inheritance brings us to the 60’s in term of the selected dispositive, the forms used and the chosen stories, like overexpose or diffused, in between flashes and latent energies. Even so the insurrection is today discredited, judged as obsolete, apolitical or terrorist, Timothée Talard honours it by giving it a voice.

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    Project room : Oriol NOGUES

    Le Conteur

    Texte de Stéphanie Cottin; Novembre 2011.

    L’époque est au flux d’images incessant. La télévision et surtout internet assurent, il y avait déjà le gaz, l’eau et l’électricité, des
    images à tous les étages. Et comme l’électricité éloigne de nos maisons le noir et ses wagons de peurs et d’inquiétudes, les images qui coulent de nos écrans multiples nous éloignent de la réalité des choses montrées et de leur langage.

    Oriol Nogues choisit sur le web des images en mouvement qui nous apparaissent d’abord comme les métaphores de cette insaisissabilité, de cette fluidité des images, de l’accélération de leur diffusion, de leur ubiquité contagieuse et monstrueuse. L’eau, la circulation automobile, l’oiseau qui vole sont comme les symboles d’un mouvement perpétuel que l’on voudrait croire synonyme de liberté. Mais l’oiseau est en cage, l’eau dans sa fontaine et la voiture dans ses glissières…
    Sensible à la charge émotionnelle contenue dans les motifs récurrents d’une société, à ses épiphénomènes, l’artiste a sélectionné dans ce flot intarissable d’images, des extraits banals pris dans le vif du net, qu’il assemble et dont il coupe le son. Ils sont présentés comme des associations simplement formelles, comme “de simples échantillons de ce qui advient dans le monde”**, sans aucun enchaînement logique.

    S’improvisant doubleur, il superpose à ses captures visuelles sa version sonore, maladroite et enfantine:  il imite le murmure d’un ruisseau, le crépitement d’un feu de cheminée, le chant d’un oiseau en cage, des voitures qui se croisent…
    Il s’improvise du même coup “conteur”*, car il parvient à nous faire regarder plus intensément ces images d’une banalité évidente. Il nous demande d’écouter, de prêter l’oreille aux bruits et bruissements de ces instants volés à la nature et à la vie des villes. Il nous donne même envie d’être capable de les imiter à notre tour et de faire la part des choses entre ce qui ré-ancre ou non, ces images dans un monde qui n’est ni technologique, ni artificiel, mais préexistant à l’homme.
    Par le biais de ce jeu de doublage, nous délaissons la monumentalité théâtrale et architecturale de la fontaine de Trévi pour nous
    concentrer sur le rideau d’eau primesautier qui coule sans arrêt, en oubliant même la présence humaine, ce troupeau de touristes affairés à prouver qu’ils ont passé de bonnes vacances romaines. Nous nous détournons rapidement de la mise en scène grandiloquente de jeux d’eau et de lumières, cette fantastique mascarade par trop affectée, oublieux de la liesse qu’elle suscite. Nous n’écoutons que distraitement l’imitation des vrombissements rapides des voitures, car nous voulons entendre chanter l’oiseau, gazouiller la rivière et ce que le vent nous susurre à l’oreille.
    Comme dans ses précédentes vidéos Oriol Nogues ancre ses créations dans un univers qui n’est pas anthropocentré, l’homme s’il est présent sert de faire-valoir à la puissance magique, à la puissance mécanique et poétique de la nature. Ici la présence humaine est quasi inexistante, ou en ombre chinoise, pour mieux laisser parler les voix de ce vaste monde.
    Notre corps habite un héritage qui remonte à une époque où l’homme était à l’unisson avec “les pierres dans les entrailles de la terre et les planètes dans la voûte céleste”**, on était certes moins savants mais plus en harmonie avec les messages de la nature, les enseignements qu’elle prodigue, son babillage à la fois rassurant et inquiétant. Les mythologies qu’elle suscitait étaient essentielles et protectrices. L’histoire occidentale a renié “l’animal imageant qui est au centre de l’homme pensant”***.
    Et dans cette toute dernière vidéo, Oriol Nogues réintroduit dans un monde préhistorique, pré-humain, l’existence de l’image. La caméra a certes permis de capter, de révéler des images mobiles mais n’est pas contingente de leur existence, car le film comme concept existe avant d’être et comme le pensait Fernand Deligny: “Les images appartiennent peut-être au règne animal”***.

    * “Le Conteur” texte de Walter Benjamin paru en 1936 dans la revue
    suisse “Orient und Okzident”; c’est d’après cette publication qu’Oriol
    Nogues a intitulé sa vidéo.
    ** Walter Benjamin, Oeuvres III, folio essais p.132-133
    ***Marie-José Mondzain, “Images (à suivre)”, Bayard, p.67

    Oriol Nogues est né en 1984, à Reus en Catalogne.
    Diplômé depuis 2007 de l’Ecole Supérieure d’Art dramatique de
    l’Institut del Teatre de Barcelone et depuis 2010 de l’Ecole Nationale
    Supérieure des Beaux-Arts de Paris, il vit et travaille à Paris.

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