MENU

  • Caché derrière les apparences
  • MARSEILLE EXPOS et LA GALERIE DU 5ème PRÉSENTENT

    “CACHÉ DERRIÈRE LES APPARENCES”

    Une exposition du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur et du Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts plastiques (CIRVA), sur une invitation du réseau Marseille Expos .

    Ignasi Aballi / Marcel Broodthaers / Giuseppe Caccavale / Lieven de Boeck /
    Fabien Giraud et Raphaël Siboni / Jaki Irvine / Pascal Martinez / Laurent Montaron
    Evariste Richer / Arnaud Vasseux

    Commissariat proposé par Isabelle Reiher et Pascal Neveux

    Laurent Montaron Lent portrait de Sainte Bernadette, 2011

    « Dans mon sablier, contre toute apparence, le vide monte lentement et prend la place du plein ».

    Aurélie Nemours

    Tel l’écoulement du sable dans le sablier, les œuvres réunies dans cette exposition véhiculent une certaine idée de translation et de fluidité d’un état physique ou psychologique à un autre. Elles ont toutes en commun de révéler l’empreinte d’une mémoire, qu’elle soit matérielle, imprimée dans la matière, ou immatérielle, transmise dans les mutations de l’image.

    Deux lieux engagés pour l’art contemporain à Marseille, le Fonds régional d’art contemporain de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Frac Paca) et le Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva), jouent le jeu d’une rencontre qui ne se limite pas à un choix dans des collections. L’occasion est aussi de faire émerger des dynamiques de production d’œuvres sous différentes approches.

    Deux tables réunissent des pièces récentes d’Arnaud Vasseux, les plâtres photographiques et les résines craquées. De par leurs propriétés, la nature de ces pièces est d’enregistrer le résultat de la transformation de la matière, de l’état solide à l’état liquide. La mémoire du processus prend la forme d’une empreinte quasi-géologique au creux de la matière même. La démarche d’Arnaud Vasseux intègre presque toujours une certaine attitude de retrait : une intervention a minima ou toujours par décalage suite au constat de l’évolution et du comportement du matériau.

    Deux œuvres de l’artiste belge Lieven De Boeck se répondent dans l’espace d’exposition. Les deux pièces fonctionnent sur le principe de l’effacement : des motifs blancs apparaissent en relief sur un fond blanc, effaçant ou estompant plus ou moins les contrastes. Depuis quelques années, Lieven De Boeck développe un projet au long cours qu’il appelle « les archives de la disparition ». Chaque nouvelle pièce permet à l’artiste d’interroger les notions d’appartenance à une communauté, à partir d’interventions allant du retrait ou de la disparition jusqu’à une forme de réapparition. Les deux pièces montrées dans cette exposition traitent de la question de l’identité, chacune à leur manière. Le  Musée d’art Moderne, Section des Aigles Disparus , fait référence au musée imaginé par l’artiste Marcel Broodthaers. Ici, Lieven de Boeck a réuni des images d’aigles issus de différents blasons à travers le monde. Les images sont découpées en pochoirs dans du papier blanc sur fond blanc, faisant ainsi disparaître les spécificités de l’iconographie. L’aspect collectif et universel des images est alors dissimulé par une forme de nivellement formel qui propose différents sens de lectures.

    Dans Red Story, il s’agit plutôt pour l’artiste de réinventer sa propre identité. Au moyen d’un alphabet imaginaire qu’il nomme de ses initiales, « LdB », l’artiste transpose visuellement un poème de Holly Anderson, poète et performer de l’underground New Yorkaise. Le texte est transformé en sculpture, entièrement sublimé dans une nouvelle écriture inventée par l’artiste. Ainsi, de manière récurrente, Lieven de Boeck utilise les codes et la sémantique comme moyens de définition d’une identité, revendiquant la disparition comme une processus permettant l’apparition.

    Le travail de Pascal Martinez puise plutôt dans l’univers de l’intime, le plus souvent nourri de son entourage familier. L’installation Hortus Conclusus a été produite au Cirva dans le cadre d’un atelier de l’Euroméditerranée de Marseille Provence 2013. Il s’agit d’un jardin de secrets, ceux des amis de l’artiste, emprisonnés dans des blocs de verre. L’aspect encore visqueux du verre, la désintégration des petits messages renvoient aux fluctuations des émotions, à la précarité des sentiments et à l’inexorable temps qui passe.

    Cette exposition sonne comme une invitation aux visiteurs : celle de regarder au-delà des apparences, de lire entre les lignes, de chercher plus loin le sens et la matière du sensible, les traces d’une présence, ce qui paraît inerte, se révélant animé.

    L’invisibilité de la mémoire, son effacement progressif permettent de dépasser l’usage et la fonction des objets, des images, des discours, pour les donner à voir au-delà de leur matérialité, dans leur intangibilité. Ce qu’il y a de plus proche, de plus commun, de plus « infra-ordinaire » pour reprendre l’expression de Georges Perec, c’est ce que le plus souvent, l’on ne sait pas voir. Et par conséquent ce qui apparaît là, dans une étrangeté retrouvée.

    Le travail d’Ignasi Aballi est à rapprocher de l’univers de Georges Perec. Comme l’écrivain, Aballi classifie, ausculte, décortique avec humour et ironie le monde qui nous entoure, dans ses aspects les plus anodins et insoupçonnés, explorant ce que Perec nomme effectivement l’infra-ordinaire.

    La pièce Desaparicions II qui reprend le titre d’un des romans de l’auteur (La disparition, celle de la lettre « e ») se compose de 24 affiches correspondant à des projets de films de Perec, aboutis ou non. La plupart des images utilisées proviennent de pièces anciennes ou récentes d’Aballi. Ainsi réalité et fiction se superposent en un territoire médian, entre le littéraire et l’artistique.

    Fabien Giraud et Raphael Siboni tentent d’approcher une définition du cinéma comme pur acte de mesure du monde. Un cinéma qui ne réponde d’aucun théâtre ou d’aucun récit, mais qui s’affirme dans sa pure nature technique d’enregistrement. Lors d’un voyage en Australie, Fabien Giraud et Raphael Siboni ont été invités à faire une conférence pour présenter leur travail. Ils ont décidé de l’organiser dans le désert. C’est une conférence pour personne, il n’y a ni public ni conférencier, seulement le bruit du vent traversant le désert, que le système sonore amplifie.

    Lent portrait de Sainte Bernadette de Laurent Montaron opère sur le registre de la sculpture tout en convoquant l’image cinématographique. Lent portrait de Sainte Bernadette est un film 16 mm projeté au ralenti, sans fin. Il consiste en une lente mise au point allant de la bouche vers les yeux de la sainte. Le corps incorrompu de Sainte Bernadette est figé depuis qu’elle s’est éteinte en 1879 à Nevers, où elle repose désormais. Pour les besoins du procès de canonisation, son cercueil sera ouvert trois fois et son corps retrouvé intact. Bernadette a été béatifiée le 14 juin 1925 et canonisée le 8 décembre 1933. Laurent Montaron nous propose une lente et incessante mise en abîme de cette sainte dont l’image s’effacera au rythme des projections.

    Jaki Irvine, à travers The Nightingale, nous plonge dans la pénombre. L’image fixe d’un monument classique (La Villa Borghèse à Rome) est éclairée par des petits halos apparaissant et disparaissant au gré du chant d’un rossignol. L’image n’est jamais perceptible dans sa totalité.

    « Je pensais au processus de l’oubli et du souvenir décrit par Borgès en même temps qu’à l’importance des photographies de temples, de belvédères, de monuments, de statues et de mémoriaux, dans les rayonnages d’archives. A cette période, j’ai retrouvé l’extrait d’un film que j’avais tourné à la Villa Borghèse à Rome et laissé de côté pendant quelques années. Au final, le temple finit par être révélé et fonctionne comme le chant du rossignol, tandis que le procédé permet au chant lui-même de devenir visible ».

    CMYK d’Evariste Richer désigne, par leurs initiales, les couleurs basiques de l’impression : cyan, magenta, jaune et noir. Evariste Richer a trouvé des pierres semi-précieuses ayant ces mêmes tonalités ; l’hémimorphite, du cobalt calcite, du soufre et de la tourmaline. Ces couleurs se trouvent souvent en marge de nos impressions photographiques ou bons à tirer, mais ici l’artiste les place aux bords de notre champ de perception sur une étagère suivant l’ordre du code d’impression. Il oppose ainsi l’immédiateté de l’image à la lenteur des éléments. Cette œuvre est une association entre le rétinien et l’organisation rationnelle du monde suivant des catégories, en passant par la matière lente de la terre.

    Cette exposition ne pouvait s’imaginer sans la présence tutélaire de Marcel Broodthaers, une des figures majeures de l’art du XXe siècle. Son œuvre touche à la fois à la littérature, à la poésie, au film autant qu’aux arts plastiques proprement dits. D’abord poète, il s’autoproclame artiste en 1963. De 1968 à 1972, il développe le projet d’un Musée fictif, le « Département des Aigles » qui critique par sa déconstruction le système muséal, ses classifications et ses hiérarchies. Dans la lignée de Duchamp et plus encore de Magritte, son œuvre s’est en grande partie élaborée autour d’une réflexion sur la signification des mots et des images et sur leurs écarts sémantiques. Grand cinéphile, programmateur de films à partir de la fin des années cinquante, ayant réalisé plus de cinquante films courts, Broodthaers a toujours refusé que son cinéma soit perçu sous un angle expérimental. « Je ne suis pas un cinéaste. Pour moi le cinéma est simplement une extension du langage ».

    Défense de fumer de 196-70 présente, casquette gavroche sur le crâne, yeux plissés, sourire en coin, éternelle cigarette au bec, Marcel Broodthaers lui-même qui envoie des bouffées de fumée dans l’entrée du palais des Beaux-Arts de Bruxelles. C’est un film en noir et blanc, évidemment, mais l’artiste n’ignorait pas le pouvoir de l’image signifiante. « Défense de fumer » s’imagine comme une conclusion à cette exposition. Usant de la légèreté et de la banalité du geste, le film de Marcel Broodthaers ouvre sur de multiples significations ayant trait autant à la modernité qu’à l’actualité. L’interdiction de fumer aujourd’hui de mise dans les lieux publics lui aurait sans doute plu, sur le plan artistique : n’avait-il pas, pour son « Musée d’Art moderne, département des Aigles », prévu une série de panneaux de type « Défense de photographier » ou « Interdit aux enfants » ?

    Isabelle Reiher et Pascal Neveux

    Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+Email to someonePrint this page